Bilan et projet : le  » sarko man’s land  » de la campagne 7

Par Beaumarchais

Villepinte Nicolas Sarkozy arrive sur l'estrade pour son discours, le 11 Mars 2012 - capture

On a coutume de dire qu’une élection présidentielle c’est la rencontre entre un homme ou une femme – assez rarement il faut bien le reconnaître – et le peuple français. La campagne servant à définir qui incarne le mieux la fonction présidentielle et avec quel projet pour la France.

Quoi qu’on en dise parfois, l’histoire de la République a toujours été marquée par des affrontements de fond entre les grandes familles politiques françaises : la famille conservatrice elle-même subdivisée en sous familles selon la typologie classique de René Rémond, et la famille progressiste. Si la triangulation, cette technique qui consiste à prendre les idées de l’adversaire pour le vider de sa substance, tend à se développer, les affrontements gauche-droite demeurent, dans notre pays. On imagine d’ailleurs mal en France une grande coalition gouvernementale telle que pratiquée en Allemagne.

Prenons l’exemple de la campagne présidentielle la plus récente, celle de 2007. Chacun des deux principaux candidats a certes tenté avec plus ou moins de succès de reprendre à l’autre des thèmes ou des références historiques qui lui paraissait, au moins pour des raisons tactiques, appartenir au patrimoine commun et non pas à un camp, mais les différences idéologiques étaient fortes et les deux protagonistes portaient un projet structuré en modèle de société : quand Ségolène Royal parlait fraternité et d’ordre juste, Nicolas Sarkozy parlait ordre tout court et sécurité ; quand Ségolène Royal défendait l’universalisme républicain, Nicolas Sarkozy plaidait alors – son discours a bien changé…  – pour une forme de communautarisme à la Française ; quand Ségolène Royal portait un modèle de solidarité gagnant-gagnant pour que l’égalité soit réelle et plus seulement un slogan au fronton des mairies, Nicolas Sarkozy faisait l’apologie du mérite individuel pour s’élever dans la société.

Dans cette campagne présidentielle de 2012, s’ajoute à cette dualité idéologique traditionnelle une donnée supplémentaire : il y a un président sortant qui se représente et qui est donc porteur d’un bilan qu’il doit défendre pour justifier sa demande aux Français de lui renouveler leur confiance.

Nous pourrions donc à bon droit attendre du candidat de l’UMP une campagne avec un projet inspiré des valeurs de son camp et une présentation de son bilan avec, c’est naturel, plus ou moins de bonne foi.

Or, de ce point de vue-là, la campagne de Nicolas Sarkozy est d’un vide sidéral, une sorte de no man’s land, de zone tampon comme on dit à l’ONU, où il est interdit de s’aventurer et où les échanges de coups de feu sont prohibés.

Par un miracle qui ne doit rien au poète, le temps a suspendu son vol. Le président sortant n’a pas présidé depuis cinq années. Il a été candidat en 2007, il est président aujourd’hui, mais entre les deux : rien ou presque. Quelques failles spatio-temporelles correspondant à des crises internationales et à trois périodes de réformes : régimes spéciaux de retraite, retraites et autonomie des universités.

La gestion de cinq budgets de l’Etat marquée par des déficits abyssaux : c’est pas lui. La fiscalité favorable aux plus riches : pas lui non plus. Le vote d’une douzaine de lois à son initiative pour améliorer la sécurité des Français depuis 2002 : là c’est bien lui mais par contre les mauvais résultats c’est pas lui. La perte dramatique de la compétitivité de notre industrie actée par une balance du commerce extérieur déficitaire comme jamais : pas lui puisque c’est la faute des socialistes et des 35 heures. Le creusement des inégalités : pas lui. Le million de chômeurs en plus : pas lui. La stagnation du pouvoir d’achat : toujours pas lui.

C’est pas moi c’est les autres, chante Abd Al Malik. C’est pas moi c’est les autres reprend en chœur Nicolas Sarkozy quand il est poussé dans les cordes et obligé de revenir sur les cinq dernières années.

Son activisme forcené, ses annonces décousues, ses charges féroces contre l’adversaire n’ont pas d’autre but que d’étourdir les commentateurs et les électeurs, les entrainer dans une valse à mille temps qui fait oublier, à force de tourner, le visage du danseur qu’on a dans ses bras.

Côté projet, ce n’est guère mieux. A 28 jours du premier tour de l’élection majeure de notre vie démocratique, l’un des principaux candidats n’a toujours pas de projet global, qui plus est de chiffrage de ce projet, non plus de présentation de sa vision de l’avenir de la société française, ni de direction dans laquelle le pays doit, selon lui, s’orienter.

Bien sûr, il y  a des propositions au fil de ses meetings, de ses déplacements ou des évènements. Lutter contre le terrorisme oui, mille fois oui, mais cela fait-il une politique pour la France ? Etiqueter la viande pour savoir si elle est halal, pourquoi pas, les consommateurs ont le droit de savoir. Mais cela définit-il quel vivre ensemble nous voulons pour les cinq prochaines années ? Rétablir les postes frontières fait-il une politique européenne ? Maintenir le potentiel nucléaire de la France est un sujet dont on peut débattre mais comment prépare-t-on l’après pétrole ?

A toutes ces questions, nous n’avons pas la moindre réponse. Pas plus que sur les deux sujets de préoccupation majeurs des Français que le président sortant candidat évite soigneusement : comment faire baisser le chômage et améliorer le pouvoir d’achat ?

Face à lui, François Hollande a fait l’effort de proposition d’un projet pour la France avec le chiffrage correspondant que la droite semble d’ailleurs en peine de critiquer.

Pour le moment, Nicolas Sarkozy n’a été appelé à s’expliquer que sur son comportement personnel et il est vrai qu’il y avait beaucoup à dire. Son bilan et son projet ont disparu des écrans radars des journalistes qui ne parviennent pas prendre le recul nécessaire pour échapper au tourbillon que le candidat UMP crée. Le mouvement permanent pour faire oublier le vide.

François Hollande, chaque fois qu’il le peut, s’attelle à cette tâche de clarification. Mais comme il le sait en amateur de football, pour offrir un beau match, il faut deux équipes qui acceptent le jeu. Spectateurs, bientôt acteurs, les Français rappelleront bientôt qu’ils sont parfaitement capables de combler à leur manière le vide qu’on veut leur imposer.


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