La semaine où Nicolas Sarkozy a perdu la campagne ? 14

Par Dante

Il le sait déjà probablement. Nicolas Sarkozy est un animal politique trop subtil pour ne pas avoir compris qu’il est passé, cette semaine, par dessus le bastingage, et aura bien du mal a remonter sur le navire.

Acte 1 – Lundi 27 février.

C’est François Hollande qui est un peu sonné. L’entrée en campagne de Sarkozy se solde par une remontée de 2, voire 3 points. Les courbes se rapprochent dangereusement sur le premier tour. Tant et si bien que l’équipe de campagne du candidat PS se sent obligée de communiquer sur le thème  » on l’a toujours dit. Mais c’est sans appel pour le second tour « . N’empêche, Hollande connaît trop ses classiques, la météo d’une campagne pour ne pas percevoir le réel danger à laisser son adversaire dérouler son jeu sans répondre, sans lui opposer une réelle riposte, bien au delà des simples communiqués d’indignation.

Il arrive donc sur le plateau de TF1  » Paroles de Candidats  » avec sa balle d’argent, cette  » silver bullet « , talisman de tous les spin-docs anglo- saxons, la mesure magique. En l’occurrence, l’imposition des revenus de plus de 1 million d’euro à 75%. Une mesure qui ne mange pas de pain. Suffisamment symbolique en temps de crise pour être applaudie par la majorité des français. Suffisamment simple pour être comprise de tous. Suffisamment spectaculaire pour que le débat s’organise autour d’elle. C’est chose faite dès lundi soir. La droite se déchaîne en riposte, et la boulette de Jérôme Cahuzac, qui semble découvrir l’eau tiède, ne parvient pas à gâcher la mécanique enclenchée.

Acte 2 : jeudi 1er mars Bayonne.

Mais qu’est-il allé faire dans cette galère ? C’est l’un de ses plus proches conseillers qui se lamente, lorsqu’il découvre les images désastreuses à la télé. Un Sarkozy réfugie dans un bar, comme un vulgaire élu local en attendant que les CRS arrivent. En quelques minutes, une poignée de manifestants séparatistes ont déchiré la belle affiche d’un Sarkozy fort et aimé par son peuple. Car au delà des lazzi, les incidents de Bayonne touchent aux fondements même de toute la stratégie politique de Nicolas Sarkozy. S’installer en sauveur sévère, en capitaine du navire France dans la tempête financière. Toute la liturgie sarkozyste se construit autour de cette baseline depuis des mois. En un instant, tout s’effondre. Et du capitaine courage ne reste plus que le capitaine fracasse et fracassé.

Sa riposte est à la hauteur de l’effondrement. Il avait le choix entre deux postures. Il choisit la tension, la brutalité car c’est dans sa nature.

Il aurait pu sortir, prendre un ton patelin, mesuré et dire  » je comprends la colère des citoyens  » il aurait pu même tenter de discuter avec certains d’entre eux. Il en serait probablement sorti grandi. Les gens se seraient dit  » tiens, il a changé, il a muri  »

Mais ça n’est pas dans sa nature. Il ne sait barrer que par mauvais temps, ne goute que le rapport de force. Il choisit la ligne dure et accuse le PS d’avoir organisé tout cela. Le soir même, à Bruxelles, après avoir remis son costume présidentiel et annoncé la libération d’Edith bouvier à la tribune, il attaque à nouveau. Lui et la meute de l’UMP car c’est désormais l’image qu’ils donnent. Un loup et une meute.

Attaque virulente du PS, de François Hollande sommé de s’expliquer, accusé de vouloir pratiquer l’épuration dans la fonction publique. Un jeune UMP, aussi obscur que maladroit, Damien Meslot, demandera même la démission de Pierre Moscovici.

La charge est rude mais ne semble pas pouvoir perturber François Hollande qui n’a jamais si bien mérité son surnom de Culbuto, attribué en son temps par nos deux excellents confrères Marie-Ève Malouines et Carl Meeus. En meeting à Lyon, Hollande ne bronche pas.

Acte 3 Samedi 3 Mars.

Les premiers sondages après Bayonne semblent entériner le reflux de Nicolas Sarkozy. Tout était mécaniquement orchestré pour un croisement des courbes avant le 11mars, date du meeting géant de Villepinte. Tous les militants UMP reçoivent plusieurs fois par jour des SMS  » venez soutenir Nicolas à Bordeaux  » ces SMS respirent le  » sauve qui peut « .

Et le discours de Sarkozy à Bordeaux aussi. Ça n’est plus un discours politique, c’est un match de boxe, mais où Sarkozy serait seul sur un ring, balançant des uppercuts, des crochets et des droites dans le vent. Un Rocky fatigué qui donne dans l’outrance et une forme de noirceur qui lui ressemble beaucoup quand tout va mal. Quelque chose en cet homme n’aime pas le bonheur simple et la paix. Robotique, presque perdu dans une estrade trop vaste, Sarkozy donne le sentiment d’être déboussolé. Sa mécanique personnelle il est vrai est assez fragile. Otage de ses émotions qu’il a toujours eu beaucoup de mal à dompter, de ses affects et de ses ambiances, ce lunatique ambitieux vit toujours très mal les preuves de désamour. Il y a chez lui un côté  » enfant malade  » qui ne supporte pas d’être blessé et mal aimé. C’est ce que l’on ressent, à Bordeaux, un Sarkozy perdu dans un discours qui n’a ni queue ni tête. Henri Guaino, si lié à son mentor, semble lui aussi avoir perdu sa trame, passant des clochers des villages version Peguy à l’abattage rituel.

Ça ne tourne pas rond. La mécanique de précision s’est déréglée sous la charge de Bayonne. Les mots, s’ils sont brutaux, violents, et tombent comme des coups de hache, ces mots ressemblent surtout à des coups d’épée dans l’eau,

La stratégie de la tension est ainsi faite qu’elle détruit toujours celui qui la pratique… Immanquablement.

À force de pulser de la colère, on s’étrangle avec et surtout on ne convainc plus personne.

Sarkozy le sait, qui, à Bordeaux avait probablement en poche les derniers sondages du jour.

Dans une partie de quitte ou double, il a choisi la pire des stratégies, insufflée par Patrick  Buisson, et portée par Claude Guéant : faire le pari que la France silencieuse, cette fameuse majorité silencieuse, pourrait se réveiller sous les coups du boutoir d’un champion fatigué et de plus en plus à droite.

Mais cette France la, si elle existe, semble, elle non plus, ne plus aimer vraiment ce Nicolas Sarkozy là.

Aujourd’hui, Sarkozy est sur un toboggan. Il a encore assez de métier pour trouver une sortie et tenter de remonter.

Il faudrait qu’il soit capable de renoncer à ses entêtements infantiles, et d’accepter que la stratégie droitière de Patrick Buisson était une faute et qu’il eut mieux valu écouter Guaino et la droite humaniste.

En une semaine, Nicolas Sarkozy semble avoir perdu sur tous les tableaux.

La droite républicaine, effrayée par ses excès.

Les électeurs potentiels du FN qui finalement préfèreront l’original à la copie.

Il lui reste 49 jours pour sortir de ce corner dans lequel il s’est lui même enfermé. C’est trop peu pour redresser un bateau qui tangue à ce point. Il lui reste désormais à parier sur la faute de l’adversaire qui en commet fort peu.


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14 Commentaires

  1. Excellent article , bien écrit, lucide, c’est un réel plaisir à lire !
    Je rajouterais que François Hollande est un excellent joueur de tennis,
    il a attendu patiemment la faute de l’adversaire en début de campagne,
    il sait monter au filet aux moments stratégiques, faire des lobes, des liftés et tel Borg fatiguer l’adversaire
    Vous avez comparé brillamment Sarkozy a un loup avec sa meute UMP
    Hollande est du signe du Lion et ça se voit!

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  4. Wait and see… Je dirais, sauf accident, c’est bien n nouveau président que nous aurons en mai. Et une nouvelle majorité en juin. Mais, hein… Ne jamais vendre la peau…. on verra bien en fin de semaine. Celle-ci commence ici en Lorraine par une visite de François Hollande sur le thème de la recherche et de l’enseignement supérieur. Il aura tout couvert, ce mec. Sans aucun esprit critique, je vais vraiment finir par penser qu’il est génial !

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  9. En même temps cette fois-ci il n’a rien fait pour être élu.
    Dès le départ il a dit que si il n’était pas réelu il prendrait des vacances. Il n’avait pas vraiment envie de tout ça, il l’a fait pour le principe.
    Dommage pour un homme qui pousse les gens à travailler plus, de vouloir s’arrêter aussi tôt ! C’est limite culotté !

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